Vingt minutes de retard prévu sur la ligne.
Thibaut pestait intérieurement contre la SNCF. Train 9131, en retard, toujours en retard.
Il sortit une cigarette de son paquet et commença à la tapoter machinalement contre le revers de sa main. En l’allumant, il contempla la foule alentour et son lot d’archétypes. Tous ces gens creux, prévisibles, désespérément normaux, ne parvenaient à lui inspirer aucune sorte de pitié, malgré les grands discours que certaines de ses connaissances avaient tenu à lui infliger, entre deux Kronenbourg tièdes ou deux gorgées de café. Pourquoi pleurer sur le sort de gens qui pourraient devenir meilleurs par leur simple volonté ? « La connerie, c’est de la fainéantise », disait Jacques Brel ; Thibaut ne pouvait qu’approuver. Le laisser-aller de tous ces gens l’écoeurait. S’était-il laissé aller, lui ? Non. Résultat : il était devenu quelqu’un. En s’acharnant, bon gré mal gré, il était parvenu à faire quelque chose de sa vie, à trouver sa place, à être quelqu’un. Bien entendu cela impliquait des sacrifices, des grands et prestigieux sacrifices. Pas de temps pour flâner, vivre des passions adolescentes trop souvent vouées à l’échec – il y a un but à suivre. Une vie à forger. On ne bâtit rien en restant assis en tailleur contre un arbre. La discipline, telle était la clé ; et il ne peut pas en être autrement, pensa-t-il en écrasant son mégot sur le quai. Même si elle passe par le renoncement. Surtout si elle passe par le renoncement. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, alors il faut savoir abandonner certains luxes, certaines conduites d’échec, et toujours viser l’essentiel : sa vie. Son avenir. Voilà le but ultime, celui que Thibaut avait toujours suivi, et continuerait à suivre, inflexiblement ; la cause pour laquelle il avait renoncé à la stupidité éthylique de nombreuses soirées étudiantes, au confort impermanent de relations amoureuses qui auraient toujours tendu vers plus de complications, d’embêtements, de chagrins, de douleurs, jusqu’à l’inextricable abyme de la perte ; la cause pour laquelle la logique la plus élémentaire aurait dû guider chacun vers le renoncement aux plaisirs illusoires. Bien sûr, il est tellement plus simple de se conformer au bon vieux Carpe Diem, tellement plus simple de refuser ses responsabilités en prétextant saisir chaque occasion de devenir meilleur. Embrasser le présent pour refuser passivement le futur.
Thibaut fut interrompu dans ses réflexions par le sentiment perturbant d’être épié. Il se tourna ; sur sa droite, à quelques mètres à peine, une jeune femme brune, aux alentours de la trentaine, l’observait fixement. Intrigué, il sentit que son regard s’était fait inquisiteur ; instantanément, la femme détourna le sien, visiblement gênée, rougissant un peu. Que lui voulait-elle ? se demanda-t-il. Avait-elle senti que, sous sa façade austère, il jonglait avec des pensées dont elle aurait voulu pénétrer la profondeur ? Lui trouvait-elle quelque chose de spécial ? Il l’observa à son tour. Plutôt petite, un peu rondelette, de longs cheveux très mal coiffés – voire pas du tout, un T-shirt bleu pâle contrastant négligemment avec un pantalon large et bariolé. Quelqu’un qui, sans doute, avait passé sa vie à se faire croire que le Carpe Diem était un remède imparable aux écueils de la vie. Thibaut savait que n’importe quelle personne – et il ne s’en excluait pas – affichait à un moment ou à un autre de sa vie cette sorte d’infantilisme négligé, symptomatique d’un laisser-aller confortable sur le court terme. Mais comment pouvait-on y faire halte, sans raison valable qui plus est – n’importe quelle logique élémentaire saurait tirer cette conclusion – et parvenir à un âge relativement avancé sans rien faire pour sortir de cette irresponsabilité primaire ? Cette femme, dans son indolence caractérisée, représentait à ses yeux tout ce qu’il avait toujours tenu à éviter. Pauvre femme, pensa-t-il. Son regard doux, peut-être aussi protecteur, l’avait paradoxalement mis en rogne ; car comment cette femme pouvait-elle continuer à se faire croire que la vie pouvait être simple, évidente ? La vie est difficile, voulait-il lui crier à l’oreille, que tu le veuilles ou non. Secoue-toi un peu, pense à ton avenir, agis de telle sorte que tu commences enfin à le préparer ! Car enfin, que pouvait-elle bien faire de son existence, avec son déguisement de hippie lunaire ? Sans doute gaspillait-elle plus d’énergie à s’auto-infliger le mensonge réconfortant que les choses peuvent être simples qu’il n’en dépensait lui-même à affronter – avec succès, qui plus est – l’irrémédiable difficulté de l’existence. Malgré sa beauté indubitable, cette jeune femme l’écoeurait. Il aurait voulu lui parler, l’aider à faire le point sur sa vie… l’aider à être une personne en devenir, avec la douleur que cette tâche ardue comporte. Mais il avait fini par comprendre que l’être lucide est toujours seul. Toute tentative qu’il mènerait pour sortir de sa solitude se solderait par un échec retentissant ; mais en fin de compte, c’est cette même solitude qui lui conférait sa force. Lui, il savait ce qui était bon ou mauvais – et le contraste entre son savoir et la stupidité inerte des autres l’aidait à avancer, coûte que coûte, tel Don Quichotte qui seul savait quel but devait être accompli et suivait cet objectif, inébranlable, insensible à la critique et à la non-compréhension des masses.
L’entrée en gare du train 9131 interrompit ses réflexions chevaleresques. Il pénétra dans la voiture la plus proche, et occupa le premier siège libre qu’il trouva. La jeune femme du quai passa devant lui, lui jetant un regard qu’il peina à interpréter – un regard lourd de compassion, lui sembla-t-il.
Le train se mit en branle. Il arriverait à Paris avec vingt minutes de retard. Putain de SNCF.
Dans l’anonymat et la froideur du trajet, il se planifia une journée de plus dans une vie en retard, toujours en retard.
Thibaut pestait intérieurement contre la SNCF. Train 9131, en retard, toujours en retard.
Il sortit une cigarette de son paquet et commença à la tapoter machinalement contre le revers de sa main. En l’allumant, il contempla la foule alentour et son lot d’archétypes. Tous ces gens creux, prévisibles, désespérément normaux, ne parvenaient à lui inspirer aucune sorte de pitié, malgré les grands discours que certaines de ses connaissances avaient tenu à lui infliger, entre deux Kronenbourg tièdes ou deux gorgées de café. Pourquoi pleurer sur le sort de gens qui pourraient devenir meilleurs par leur simple volonté ? « La connerie, c’est de la fainéantise », disait Jacques Brel ; Thibaut ne pouvait qu’approuver. Le laisser-aller de tous ces gens l’écoeurait. S’était-il laissé aller, lui ? Non. Résultat : il était devenu quelqu’un. En s’acharnant, bon gré mal gré, il était parvenu à faire quelque chose de sa vie, à trouver sa place, à être quelqu’un. Bien entendu cela impliquait des sacrifices, des grands et prestigieux sacrifices. Pas de temps pour flâner, vivre des passions adolescentes trop souvent vouées à l’échec – il y a un but à suivre. Une vie à forger. On ne bâtit rien en restant assis en tailleur contre un arbre. La discipline, telle était la clé ; et il ne peut pas en être autrement, pensa-t-il en écrasant son mégot sur le quai. Même si elle passe par le renoncement. Surtout si elle passe par le renoncement. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, alors il faut savoir abandonner certains luxes, certaines conduites d’échec, et toujours viser l’essentiel : sa vie. Son avenir. Voilà le but ultime, celui que Thibaut avait toujours suivi, et continuerait à suivre, inflexiblement ; la cause pour laquelle il avait renoncé à la stupidité éthylique de nombreuses soirées étudiantes, au confort impermanent de relations amoureuses qui auraient toujours tendu vers plus de complications, d’embêtements, de chagrins, de douleurs, jusqu’à l’inextricable abyme de la perte ; la cause pour laquelle la logique la plus élémentaire aurait dû guider chacun vers le renoncement aux plaisirs illusoires. Bien sûr, il est tellement plus simple de se conformer au bon vieux Carpe Diem, tellement plus simple de refuser ses responsabilités en prétextant saisir chaque occasion de devenir meilleur. Embrasser le présent pour refuser passivement le futur.
Thibaut fut interrompu dans ses réflexions par le sentiment perturbant d’être épié. Il se tourna ; sur sa droite, à quelques mètres à peine, une jeune femme brune, aux alentours de la trentaine, l’observait fixement. Intrigué, il sentit que son regard s’était fait inquisiteur ; instantanément, la femme détourna le sien, visiblement gênée, rougissant un peu. Que lui voulait-elle ? se demanda-t-il. Avait-elle senti que, sous sa façade austère, il jonglait avec des pensées dont elle aurait voulu pénétrer la profondeur ? Lui trouvait-elle quelque chose de spécial ? Il l’observa à son tour. Plutôt petite, un peu rondelette, de longs cheveux très mal coiffés – voire pas du tout, un T-shirt bleu pâle contrastant négligemment avec un pantalon large et bariolé. Quelqu’un qui, sans doute, avait passé sa vie à se faire croire que le Carpe Diem était un remède imparable aux écueils de la vie. Thibaut savait que n’importe quelle personne – et il ne s’en excluait pas – affichait à un moment ou à un autre de sa vie cette sorte d’infantilisme négligé, symptomatique d’un laisser-aller confortable sur le court terme. Mais comment pouvait-on y faire halte, sans raison valable qui plus est – n’importe quelle logique élémentaire saurait tirer cette conclusion – et parvenir à un âge relativement avancé sans rien faire pour sortir de cette irresponsabilité primaire ? Cette femme, dans son indolence caractérisée, représentait à ses yeux tout ce qu’il avait toujours tenu à éviter. Pauvre femme, pensa-t-il. Son regard doux, peut-être aussi protecteur, l’avait paradoxalement mis en rogne ; car comment cette femme pouvait-elle continuer à se faire croire que la vie pouvait être simple, évidente ? La vie est difficile, voulait-il lui crier à l’oreille, que tu le veuilles ou non. Secoue-toi un peu, pense à ton avenir, agis de telle sorte que tu commences enfin à le préparer ! Car enfin, que pouvait-elle bien faire de son existence, avec son déguisement de hippie lunaire ? Sans doute gaspillait-elle plus d’énergie à s’auto-infliger le mensonge réconfortant que les choses peuvent être simples qu’il n’en dépensait lui-même à affronter – avec succès, qui plus est – l’irrémédiable difficulté de l’existence. Malgré sa beauté indubitable, cette jeune femme l’écoeurait. Il aurait voulu lui parler, l’aider à faire le point sur sa vie… l’aider à être une personne en devenir, avec la douleur que cette tâche ardue comporte. Mais il avait fini par comprendre que l’être lucide est toujours seul. Toute tentative qu’il mènerait pour sortir de sa solitude se solderait par un échec retentissant ; mais en fin de compte, c’est cette même solitude qui lui conférait sa force. Lui, il savait ce qui était bon ou mauvais – et le contraste entre son savoir et la stupidité inerte des autres l’aidait à avancer, coûte que coûte, tel Don Quichotte qui seul savait quel but devait être accompli et suivait cet objectif, inébranlable, insensible à la critique et à la non-compréhension des masses.
L’entrée en gare du train 9131 interrompit ses réflexions chevaleresques. Il pénétra dans la voiture la plus proche, et occupa le premier siège libre qu’il trouva. La jeune femme du quai passa devant lui, lui jetant un regard qu’il peina à interpréter – un regard lourd de compassion, lui sembla-t-il.
Le train se mit en branle. Il arriverait à Paris avec vingt minutes de retard. Putain de SNCF.
Dans l’anonymat et la froideur du trajet, il se planifia une journée de plus dans une vie en retard, toujours en retard.
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